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« Il existe deux sortes de trahisons. Celle qu’on commet par lâcheté. Et celle qu’on commet parce qu’on n’a pas trouvé mieux. La seconde est plus difficile à pardonner — parce qu’elle était évitable. » — Proverbe de Koudpoka, auteur inconnu
La cabane était là, à la lisière de la ville, à moitié avalée par la végétation. Ouda s’arrêta à une dizaine de pas. Raogo s’immobilisa derrière lui.
— La terre fraîche, les herbes couchées — qu’est-ce que tu vois ?
Raogo se pencha, parcourut le sol avec les yeux que son père lui avait appris à avoir depuis l’enfance.
— Quatre personnes. Un boiteux. Ils portaient quelque chose de lourd.
— L’air ?
— Fumée de karité.
— Quelqu’un fend son bois chaque soir. Depuis longtemps. Ouda regarda la cabane.
— Son nom est Balkuy Tindano.
Il avança. Frappa à la porte.
TOC. TOC.
Rien.
TOC. TOC.
Toujours rien. Juste la forêt qui craquait dans le noir, et le sentiment, progressif, désagréable, d’être observé depuis un moment.
Raogo tourna lentement la tête.
Le feu était là depuis le début. Petit, creusé dans la terre à quelques mètres sur la gauche, entouré de trois pierres noires. Une flamme basse qui éclairait très peu, juste assez pour avoir été invisible en arrivant, juste assez pour être visible maintenant. Et assis devant, immobile comme une souche, les avant-bras posés sur les genoux, une hache courte entre les mains, un homme.
Il ne les regardait pas.
Il regardait le feu.
— Il est là depuis combien de temps ? murmura Raogo.
Ouda ne répondit pas. Il avait déjà vu. Il se retourna lentement vers l’homme assis et ne dit rien pendant quelques secondes, le temps d’accepter ce qu’il voyait.
Balkuy Tindano avait vieilli. Pas de la façon ordinaire dont les hommes vieillissent, les cheveux qui grisonnent, le dos qui se courbe. Il avait vieilli comme vieillissent les gens qui ont porté quelque chose de trop lourd pendant trop longtemps. Des épaules que rien n’avait réussi à briser mais que le temps avait marquées. Un torse couvert de cicatrices anciennes, certaines épaisses comme des cordes, d’autres fines comme des fils, l’écriture entière d’une vie de batailles sur une peau qui avait tout survécu. Il était pieds nus dans la poussière. Sa main droite tenait la hache avec la désinvolture de quelqu’un qui oublie qu’il est armé.
La lumière du feu éclairait son visage par en dessous. Des ombres profondes dans les creux. Des yeux qui ne bougeaient pas.
— Tu frappes à ma porte, dit-il enfin.
Sa voix était grave, usée, avec dedans quelque chose de tranchant comme un couteau qu’on a trop souvent aiguisé.
— Alors que je suis là.
Ce n’était pas une question. C’était un constat, posé avec le calme de quelqu’un qui a eu le temps de tout observer et qui n’est plus surpris par rien. Ouda fit un pas vers lui.
— Balkuy.
— Non.
Un seul mot. Court et définitif comme une porte qu’on ferme.
— Écoute-moi.
— Non.
Balkuy se leva.
Et ce fut là que Raogo comprit vraiment ce qu’était cet homme. Pas quand il avait vu sa silhouette dans le noir, pas quand il avait entendu sa voix. Quand il se leva. Parce que se lever prit du temps, pas parce qu’il était lent, mais parce que tout ce volume, toute cette masse, avait besoin d’un instant pour se déployer entièrement. Il dépassait Ouda d’une tête et demie. Ses épaules faisaient le double des siennes. Et pourtant il ne criait pas, ne chargeait pas, il se tenait simplement debout devant le feu, et le feu derrière lui projetait son ombre vers eux comme une menace silencieuse.
— Tu savais que j’étais là, dit Ouda.
— Depuis que vous avez quitté la grande rue., Un battement.
— J’aurais pu partir.
— Mais tu n’es pas parti.
— Non.Quelque chose passa dans ses yeux.
— J’ai voulu te voir. Pour être sûr que c’était bien toi. Pour être sûr que c’était réel.
Il fit un pas en avant. Lent. Délibéré.
— Seize ans, dit-il. Seize ans que ce visage-là tourne dans ma tête. Seize ans que je me demande ce que je ferais si tu te pointais devant moi.
— Et maintenant tu sais.
— Maintenant je sais.
Il bougea.
Raogo n’eut pas le temps de tendre l’arc. Balkuy traversa les trois mètres qui les séparaient en deux enjambées et sa main s’abattit sur l’épaule d’Ouda comme un bloc de pierre. Ouda fut projeté en arrière, il roula, se redressa, mais Balkuy était déjà là,
la hache rangée à la ceinture, les mains nues, et ce qui suivit ne ressemblait pas à un combat.
Ça ressemblait à une punition.
Raogo resta figé, arc inutile en main, parce que son père lui avait dit non et parce qu’il voyait, il voyait vraiment, qu’Ouda ne cherchait pas à gagner. Il encaissait. Il déviait juste assez pour ne pas mourir. Mais chaque coup qui passait, il le prenait. Pleine épaule. Pleine poitrine. Comme quelqu’un qui paie une dette.
Balkuy ne criait pas. C’était pire que s’il avait crié. Il frappait en silence, méthodiquement, avec la précision de quelqu’un qui sait exactement ce qu’il fait et pourquoi il le fait.
Au troisième coup qui l’envoya au sol, Ouda resta à genoux une seconde de trop.
Balkuy s’arrêta.
Il le regardait en bas, cet homme à genoux dans la poussière de Koudpoka qui avait été son roi, son frère d’armes, et sa trahison, et quelque chose dans son visage n’était pas de la satisfaction. C’était quelque chose de plus douloureux que ça.
— T’aurais dû te battre, dit-il.
— Non.
— Pourquoi ?
Ouda releva la tête. Sa lèvre saignait. Son œil gauche enflerait avant l’aube.
— Parce que tu avais le droit.
Le silence qui tomba était différent de tous les précédents.
Balkuy recula d’un pas. Deux. Comme si la proximité lui coûtait quelque chose. Il se rassit devant son feu, pas par faiblesse, par choix, et reprit sa hache entre ses mains sans la regarder.
Ouda se releva lentement. S’approcha. S’assit dans la poussière face à lui de l’autre côté du feu, sans y être invité, sans demander la permission. Raogo resta debout un peu en retrait, silencieux, apprenant. Personne ne parla pendant un long moment. Le feu craquait entre eux. La lumière éclairait leurs visages par en dessous, deux hommes qui se regardent à travers des années de sang et de silence.
— Il m’a suivi jusqu’à la capitulation, dit Balkuy enfin. Il a cru en toi jusqu’au bout.
— Je sais.
— Et tu l’as tué.
Raogo tourna la tête vers son père.
Ouda ne bougea pas. Ne détourna pas les yeux du feu.
— Oui.
— Père.La voix de Raogo était contenue, mais quelque chose dedans tirait.
— Qu’est-ce qui s’est passé il y a seize ans ?
Balkuy le regarda, ce jeune homme qui posait la question avec les yeux de quelqu’un qui commence à comprendre qu’il ne connaît pas tout de l’homme qu’il admire. Il y avait dans ce regard quelque chose qui méritait une réponse honnête.
— Tu connais les guerriers légendaires ? dit Balkuy.
— Oui. Les porteurs de contrats divins. Les hôtes sacrés.
— Plus que ça. Il existe des guerriers qui transcendent ça. Des hommes qui ne sont pas seulement bénis ou corrompus, des hommes qui sont devenus quelque chose d’autre à force de pousser leur nature jusqu’à la limite. Ton père en est un. Le guerrier légendaire de Wêndzanga. Le plus puissant de Yirga, de façon générale. Mais il n’a pas toujours été seul à ce niveau. Pendant longtemps, il y avait quelqu’un qui pouvait lui tenir tête. Le seul dans tout Yirga qui en était capable.
Raogo hocha la tête lentement.
— Rialé.
— Rialé. Le nom tomba différemment. Comme si le feu lui-même le reconnaissait. Chef de Koudpoka. Le seul homme qui ait jamais réussi à dompter la corruption de la basse-ville, pas à la subir, pas à la contenir, à la maîtriser entièrement. À en faire quelque chose., Balkuy marqua une pause. Certains arrivaient à le comparer à Sen-Kema lui-même. Pas pour la puissance brute. Pour l’efficacité. Pour ce qu’il était capable de faire face à des porteurs de contrats divins sans avoir lui-même rien reçu des dieux. Pas plus fort qu’Ouda, égal. Ce qui, face à un porteur du Contrat de Maleck, était déjà quelque chose d’inimaginable.
Raogo regarda son père.
Ouda fixait le feu. Il ne disait rien. Et dans ce silence-là, dans cette façon de ne pas intervenir, Raogo lut une confirmation plus lourde que n’importe quel aveu.
— Il y a seize ans, continua Balkuy, Rialé et Ouda se sont battus. C’est ce combat qui a tout arrêté., Sa voix se fit plus basse. Rialé est mort. Et Ouda était pratiquement mort avec lui. Ce qu’il a perdu ce jour-là dans ce combat, il ne l’a jamais entièrement retrouvé.
— Ses pouvoirs, murmura Raogo.
— Une partie. La plus grande partie. Le Contrat de Maleck tient encore. Mais ce n’est plus ce que c’était., Balkuy regarda Ouda sans cacher ce qu’il y avait dans ce regard, pas de la pitié, quelque chose de plus complexe. De la douleur mêlée à une admiration qu’il n’avait pas demandé à ressentir.
— Deux guerriers légendaires qui se valaient. Un seul qui en est sorti. Raogo resta silencieux. Il regardait son père, cet homme qu’il avait toujours vu comme une force immobile, une certitude, et il le voyait autrement maintenant. Pas moins. Autrement. Un homme qui portait une victoire qui ressemblait à une défaite.
— Et Rialé était ton ami, dit Raogo à Balkuy.
— Mon frère. Le mot sortit simplement, sans emphase, ce qui le rendait plus lourd que tout ce qui avait précédé. Pas de sang. De choix. La seule sorte qui compte vraiment.
— Je suis désolé.
Balkuy le regarda, ce jeune homme de quinze ans qui s’excusait pour une guerre qu’il n’avait pas faite, et quelque chose dans son visage s’adoucit imperceptiblement.
— T’y es pour rien, gamin.
Il reporta ses yeux sur Ouda.
— Vous deux. Toi et lui. Vous étiez frères aussi. Avant.
Ouda releva la tête. C’était la première fois depuis le début de la conversation qu’il avait l’air d’avoir reçu un coup qu’il n’avait pas vu venir.
— Oui, dit-il simplement.
— Et tu l’as quand même fait.
— Oui.
Balkuy hocha la tête lentement, pas pour acquiescer, pour clore quelque chose. Pour mettre un couvercle sur une boîte qu’il rouvrirait plus tard, seul, quand personne ne regarderait.
— Les généraux ont été bannis après. Nous tous, remplacés par le Conseil que tu avais accepté dans le traité. Des hommes de papier et de temple à la place de guerriers., Un battement.
— C’est eux qui ont condamné Rialé à titre posthume. Pour effacer ce qu’il représentait. Pour que Koudpoka oublie qu’elle avait eu un chef qui lui ressemblait vraiment.
— Je sais ce qu’ils ont fait.
— Et tu les as laissés faire.
— Oui.
— Et maintenant tu viens me demander de t’aider contre eux.
— Oui.
Balkuy regarda le feu un long moment. Sa main serrait la hache, pas avec de la colère, avec quelque chose de plus fragile. Le besoin de tenir quelque chose de solide pendant que le sol se dérobe.
— Il y a trois mois, reprit Ouda, quelqu’un a envoyé un message aux archives de Wêndzanga. Une trace dans les registres du port de Légbané. Un nom. Une description. Il marqua une pause.
— Quelqu’un cherche Rialé depuis des années. Et ce quelqu’un a trouvé quelque chose.
Le silence qui tomba était d’une qualité particulière.
Balkuy ne bougea pas. Pas un muscle. Juste ses yeux qui changeaient, lentement, douloureusement, comme une lumière qu’on rallume dans une pièce condamnée depuis trop longtemps.
— Tu mens.
— Je mens rarement. Tu le sais encore.
Balkuy baissa les yeux vers le feu. Ses mains ne tremblaient pas, mais elles auraient pu.
— Pourquoi tu viens me dire ça maintenant.
— Parce que j’ai besoin de toi.
Ouda ne détourna pas le regard.
— Cette nuit, mon fils est né. Sans bénédiction, sans corruption, sans la moindre trace d’énergie dans les veines. Un vide absolu dans un monde qui ne connaît plus le vide.
Balkuy releva lentement les yeux.
— Ce qui est impossible.
— Ce qui est impossible. Et que la Nouvelle Église condamne. Le Conseil voudra sa mort. Peut-être la mienne.
Une pause.
— J’ai besoin de quelqu’un qui connaît Koudpoka, qui n’a rien à perdre, et qui a assez de rancune contre le Conseil pour vouloir les voir tomber.
— Et tu crois que c’est moi.
— Je sais que c’est toi.
Balkuy regarda Raogo, ce jeune homme debout dans la nuit, silencieux, cette mâchoire serrée signature de leur lignée. Puis ses yeux revinrent sur Ouda. Il y avait dans son visage une bataille que personne d’autre ne pouvait voir, seize ans de murs contre quelque chose de plus vieux que les murs.
— Je rentre pas à Wêndzanga. Jamais.
— Je te demande pas de rentrer.
— Et Rialé.
— Tout ce que j’ai. Ma dette. Et la vérité sur ce qui lui est arrivé.
Balkuy souffla lentement, ce souffle d’un homme qui pose quelque chose de très lourd sans savoir encore s’il a raison de le faire.
— Je promets rien.
— Je demande rien de plus.
Le feu crépita entre eux. La forêt se tut.
Ils repartirent à l’aube. Le ciel virait à ce rouille particulier, ni nuit ni jour, la couleur du Dôme aux premières heures du matin.
Raogo marchait. Il ne posa pas de questions pendant longtemps.
Puis :
— Est-ce que tu regrettes ?
— Lui, oui. Tous les jours. La paix, non. Je me permets pas.
Raogo hocha la tête lentement. Il rangeait ça quelque part, pour plus tard, pour le jour où il serait à son tour face à ce genre de choix.
Le retour vers Wêndzanga se fit en silence. Les premières lueurs de l’aube teintaient l’horizon d’un rose pâle, et les sentiers de montagne semblaient moins hostiles qu’à l’aller. Balkuy les accompagna jusqu’à la Frontière.
— Nous nous reverrons bientôt, dit-il simplement à Ouda en s’arrêtant au seuil.
Ses yeux se posèrent sur Raogo, qui avait gardé le silence durant tout le trajet.
Balkuy tourna les talons et disparut dans les brumes matinales.
Une fois dans l’enceinte de la Haute-ville, Ouda posa une main sur l’épaule de son fils.
— Va te reposer, Raogo. Réfléchis à tout ce que tu as entendu et vu. Nous en reparlerons quand le soleil sera haut.
Raogo voulut protester, mais un seul regard de son père lui coupa toute réplique. Il inclina la tête et le jeune homme acquiesça et s’éloigna vers les quartiers familiaux, laissant son père seul avec ses pensées.
Ouda traversa lentement la cour centrale, évitant les regards des gardes matinaux. Ses pas le menèrent vers sa hutte personnelle, celle qui abritait le symbole de son pouvoir. Il resta un long moment devant sa demeure, les yeux levés vers ce qu’il restait d’étoiles derrière le ciel rougi.
Puis il poussa la porte et s’immobilisa.
La hutte royale était simple, presque austère. Pas d’or, pas de pierres précieuses. Là, au centre de la pièce circulaire, se dressait son trône. Taillé dans le bois noir séculaire de l’arbre sacré d’Arzaana, incrusté de motifs qui semblaient pulser faiblement dans la pénombre. Les accoudoirs portaient les marques de mains qui s’y étaient crispées durant des décennies de règne. Ouda le regarda longuement. S’approcha. Mais ne s’assit pas.
Quand avait-il cessé d’être un siège d’honneur pour devenir un fardeau ? Il passa une main sur le dossier, sentant les entailles laissées par les années, les guerres, les décisions impossibles. Combien de vies avait-il sacrifiées pour maintenir Yirga en vie ? Combien de pactes scellés dans l’ombre, pendant que le peuple le croyait juste et infaillible ?
Et maintenant, il avait mis tout cela en péril pour un enfant.
— Est-ce que j’ai eu raison ?
Un bruit de pas derrière lui.
Sikidimi Doma entra dans la hutte. Visage angulaire, cheveux grisonnants soigneusement tressés, vêtements simples aux broderies discrètes de son rang. Mais ce matin, son expression était préoccupée. Il s’avança vers son roi d’un air soucieux.
— Mon roi, dit-il sans préambule. Je vous vois trop souvent avec cette mine. Le peuple finira par s’en apercevoir. Et cela ne lui plaira pas. Ouda leva la tête. Croisa son regard.
— Je suis allé voir Balkuy, dit-il. Nous avons besoin de lui pour sauver l’enfant. Un silence. Sikidimi ne sembla pas surpris. Il hocha simplement la tête, comme s’il s’y attendait depuis longtemps.
— Vous avez besoin de lui pour sauver l’enfant.
Ce n’était pas une question.
Ouda serra la mâchoire.
— Oui.
— Mon roi, vous pourriez démontrer que votre lignée sera un atout pour Yirga. Montrer la force plutôt que…
Ouda l’interrompit d’un geste las. Un rire sec, dépourvu d’humour.
— Et comment ? En organisant une parade ? En faisant croire que tout va bien ?
Sikidimi ne sourit pas.
— En leur rappelant pourquoi ils vous ont choisi comme roi.
Ouda le fixa, les yeux étroits.
— Je ne suis pas un parent, Sikidimi. Je suis un gardien. Et parfois, garder signifie faire des choix que personne ne comprend. Sikidimi soutint son regard sans fléchir.
— Alors faites-le. Mais faites-le avant que le Conseil ne décide à votre place.
Un silence lourd s’installa.
Quelque part dans la nuit, un tambour battit un seul coup, sourd et lointain. Comme un présage.
Ouda tourna les yeux vers son trône.
Et, pour la première fois depuis longtemps, il hésita avant de s’y asseoir.
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