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« Lorsque le roi s’agenouille devant le berceau d’un enfant malade, c’est l’empire tout entier qui tremble. Car nul pacte n’est plus dangereux que celui scellé par un père désespéré. » — Fragment des Chroniques Oubliées, Livre des Serments brisés
Il se réveilla comme on tombe.
Pas de transition, pas de demi-sommeil, juste le noir, puis la hutte, puis sa propre respiration qui déchirait le silence comme une lame. Sa main attrapa instinctivement le bord de la natte. L’autre chercha la dague à sa ceinture avant même que ses yeux soient ouverts.
Rien. Juste la sueur. Juste le cœur qui cognait trop fort.
La vision de Fataliee était encore là,collée aux paupières, refusant de se dissoudre dans le réveil. Ce qu’elle lui avait montré avant que tout commence, dans le sanctuaire, avant la naissance, avant le pacte. Ce futur qu’il avait vu comme on reçoit un coup de poing,sans préparation, sans possibilité de reculer.
Il se leva.
Dans la pénombre, la respiration de sa compagne montait et descendait paisiblement. Il l’écouta une seconde,ce luxe d’un souffle régulier, puis se lava le visage dans le bassin d’eau froide. L’eau ne chassait rien. Son reflet le regardait depuis la surface immobile avec les yeux d’un homme qui a pris une décision et qui n’est pas encore sûr d’avoir eu raison.
Il s’habilla sans bruit et alla voir son fils.
Le nourrisson respirait. Encore irrégulièrement, encore comme quelqu’un qui apprend ce que ça veut dire. Mais il respirait. Ouda posa sa main sur le front minuscule, tiède, vivant, et resta là un moment à écouter ce souffle fragile comme si c’était la
chose la plus importante du monde.
Parce que c’était la chose la plus importante du monde.
Et parce que ce souffle allait tout changer.
Il traversa la pièce vers la natte de Raogo.
— Raogo.
Le jeune homme bondit, main tendue vers sa dague de bois avant même d’avoir les yeux ouverts. Quinze ans et déjà ce réflexe-là. Ouda avait bien travaillé.
— Père. Un danger ?
— Prépare-toi. Nous partons.
— Où ?
— Koudpoka. Je t’expliquerai en route.
Raogo ne posa pas d’autre question. En quelques minutes, tunique de cuir, arc sur l’épaule, gestes précis et silencieux. Ensemble, ils quittèrent Wêndzanga endormie.
La descente vers Koudpoka se faisait par un chemin de terre que les gardes évitaient la nuit, trop étroit, trop sombre, trop de mains anonymes qui en connaissaient chaque recoin. Ouda marchait vite. Raogo le suivait sans peine.
— Ton frère est né cette nuit.
Raogo ne ralentit pas. Mais quelque chose changea dans sa façon de marcher, une légère tension dans les épaules, un silence plus attentif.
— Il est vivant ?
— Oui. J’ai dû intervenir. Il ne respirait plus.
Raogo hocha la tête, attendant la suite. Il connaissait ce ton, celui des annonces qui ne sont pas terminées.
— Les prochains jours vont être un bouleversement. Pour toi. Pour nous., Ouda marqua une pause, les yeux sur le chemin devant lui.
— Ton frère n’a hérité ni de la bénédiction, ni de la corruption. Rien. Un vide absolu.
— C’est… possible ?
— Apparemment., Une inflexion dans la voix, quelque chose entre l’émerveillement et l’inquiétude.
— Et la Nouvelle Église condamne ce qu’elle ne comprend pas. Quand le Conseil l’apprendra, ils voudront sa mort. Peut-être la mienne avec.
Raogo s’arrêta net.
Ouda continua deux pas, puis se retourna vers lui.
— Je te demande quelque chose, dit-il. Pas comme roi. Comme père.
Le jeune homme le regardait, ces yeux-là qui ressemblaient tellement aux siens, cette mâchoire serrée qui était la signature de tous les hommes de leur lignée face à une décision difficile.
— Tu n’es plus l’héritier, dit Ouda simplement. Ce sera lui. C’est la seule chose qui peut calmer le Conseil et lui donner une chance de rester en vie, qu’il ait un rang, une raison d’exister dans leur ordre des choses. Je te demande de l’accepter. Et de le protéger. Au prix de ton sang si nécessaire.
Silence.
Le vent passa entre eux, tiède et lourd de poussière rouge.
Raogo baissa les yeux une seconde, une seule, puis les releva.
— Il est mon frère, dit-il. Qu’est-ce que j’aurais à refuser ?
Quelque chose se dénoua imperceptiblement dans les épaules d’Ouda. Il posa une main sur la nuque de son fils, brève et ferme, puis reprit sa marche.
— Tu es le meilleur d’entre nous, murmura-t-il.
Raogo le suivit sans répondre. Mais dans l’obscurité, il souriait.
— Notre famille porte le Contrat de Maleck, reprit Ouda après un long moment de marche. Tu le sais. Tu en connais le poids, la bénédiction qui coule dans ton sang, ce lien avec un dieu qui a choisi de lier son essence à notre lignée plutôt que de disparaître avec les autres.
— Oui.
— Ton frère n’en a rien hérité. Ni de Maleck, ni d’aucune autre source., Il baissa légèrement la voix., Ce qui est, selon toute loi connue, impossible.
Raogo réfléchit à cela un moment.
— Et le Conseil considère ça comme une abomination.
— Le Conseil considère tout ce qu’il ne contrôle pas comme une abomination., Un silence bref, acide., Mais cette fois, ils auront des textes derrière eux. Des précédents. Des soutiens dans les temples. Ce ne sera pas simple à contester.
— Alors on cherche quoi, à Koudpoka ?
— Un appui. Quelqu’un qui connaît les lois mieux que les juges qui les appliquent. Et peut-être autre chose.
Raogo plissa les yeux.
— Tu sais que tout ceux qui vivent là-bas sont imprégnés de corruption. Depuis la Chute, la basse-ville absorbe ce que la haute rejette. Leurs enfants naissent avec ça dans le sang, qu’ils le veuillent ou non.
— Oui.
— Et nous, on descend leur demander de l’aide.
— Wêndzanga a la bénédiction. Koudpoka a la corruption., Ouda haussa légèrement les épaules., Les deux sont des héritages qu’on n’a pas choisis. Ça ne fait pas d’eux nos ennemis.
Raogo n’avait pas l’air convaincu. Mais il se tut.
Koudpoka les avala comme une bête affamée.
Raogo resta bouche bée. Dans les ruelles étroites, les voix se mêlaient aux rires amers et aux chants brisés. Les feux de cuisine fumaient, répandant des odeurs épicées et âcres. Des mains échangeaient des choses dans l’ombre. Des corps dansaient au son lancinant des balafons. Une femme aux cheveux tressés de perles leur lança un rire rauque en agitant une fiole de verre bleu. Un vieil homme chantonnait en balançant un collier de dents.
— Compte les sorties, dit Ouda sans ralentir. Trois à gauche, cinq en contrebas. Un jour ça pourrait te sauver la vie.
Un groupe d’enfants dépenaillés leur barra soudain le chemin, mains tendues.
— Une pièce, seigneur ! Une seule !
Raogo ralentit, la main instinctivement au-dessus de sa bourse. Il chercha sa marque d’identité pour la montrer, le médaillon de bronze gravé aux armes de Yirga qu’il portait depuis ses dix ans, puis se ravisa. Il était en territoire inconnu, la nuit, avec son père qui avait clairement choisi de ne pas se faire reconnaître. Il retira le médaillon discrètement et le glissa dans sa ceinture.
Ouda nota le geste. Ne dit rien.
Ils s’enfoncèrent plus profond dans la basse-ville.
Plus ils avançaient vers l’est, plus les regards se faisaient lourds. Plus le silence remplaçait le bruit, un silence différent, celui des endroits où l’on surveille.
— Père. On nous observe.
— Bien. Continue à marcher naturellement.
SHHKT.
Une lame jaillit de l’ombre. Ouda poussa Raogo d’un coup sec, la lame passa là où se trouvait sa gorge. Quatre hommes masqués émergèrent des ruelles, peinture de guerre sur le torse, lames tenues avec l’assurance de ceux qui s’en sont déjà servis.
— Le petit d’abord, dit l’un d’eux en pointant sa lame vers Raogo.
Raogo. Pas le roi. Le fils.
Ouda ne bougea pas tout de suite. Ses yeux firent quelque chose de particulier, ils descendirent vers le poignet tendu du premier homme. Une marque. Petite, précise, gravée dans la peau plutôt que tatouée, le genre de marque qu’on donne, pas qu’on choisit. Il la reconnut instantanément.
Quelque chose se ferma dans son visage.
— Laissez-moi faire, murmura Raogo, arc en main.
— Observe, dit Ouda. Sa voix était calme. Trop calme.
Le premier bondit. Ce fut rapide, un mouvement sans gaspillage, sans colère. Poignet saisi, tordu. Crac. Le deuxième désarmé d’un coup de pied. Le troisième s’enfuit. Le dernier recula dans l’ombre et disparut. Moins d’une minute.
Raogo sortit de sa position, les yeux écarquillés.
— Tu n’as même pas sorti ton épée.
Ouda ne répondit pas. Il regardait le premier homme inconscient à ses pieds, ce poignet retourné, cette marque visible dans la lumière lointaine d’une torche.
— Père ?
— Rien., Il se redressa.
— Retiens ça : parfois la force brute est la dernière chose dont tu as besoin.
Il reprit sa marche. Raogo le suivit, et ne vit pas, ou fit semblant de ne pas voir, que pendant trois secondes entières, le regard de son père était resté sur cette marque avec une expression qu’il n’avait jamais vue sur ce visage-là. Pas de la surprise. De la certitude.
La cabane se dessinait à la lisière de la ville, à moitié ensevelie par la végétation. Ouda s’arrêta.
— La terre fraîche, les herbes couchées
— qu’est-ce que tu vois ?
Raogo se pencha, parcourut le sol.
— Quatre personnes. Un boiteux. Ils portaient quelque chose de lourd.
— L’air ?
Raogo ferma les yeux.
— Fumée de karité.
— Quelqu’un fend son bois chaque soir. Depuis longtemps. — Ouda regarda la cabane. — Son nom est Balkuy Tindano.
Il frappa.
TOC. TOC. Silence. TOC. TOC.
La forêt autour d’eux craquait doucement. Le sentiment d’être regardé depuis plusieurs angles à la fois.
Raogo posa la main sur son arc.
La porte ne s’ouvrit pas.
Mais de l’autre côté, quelqu’un venait de s’arrêter de bouger.
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