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« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu. Puis le Verbe se déforma, étouffé par les cris des hommes, et les cieux chutèrent. » — Fragment des Chroniques Oubliées
Le feu crépitait. Autour de lui, une vingtaine de silhouettes assises dans la poussière de la nuit, certaines enroulées dans des pagnes usés, d’autres le menton posé sur les genoux, les yeux grands ouverts comme des enfants qui refusent le sommeil. Il y avait là des vieux, des jeunes, des femmes qui allaitaient en silence, un homme qui avait posé sa machette entre ses jambes et l’oubliait à mesure que la voix parlait. Car il y avait une voix. L’homme était assis du bon côté du feu ; celui qui brûle le visage si on s’approche trop. Il ne portait rien de particulier. Pas de coiffe de griot, pas de collier de cauris. Juste un vieux tissu sombre noué à l’épaule et des mains que la lumière des braises rendait couleur de terre cuite. Il parlait. Et les autres écoutaient.
— Le ciel n’a pas toujours été cette couleur, dit-il.
Sa voix n’était pas forte. Elle n’avait pas besoin de l’être.
— Autrefois, avant que vous soyez nés, avant que vos pères soient nés, avant que les pères de vos pères aient appris à marcher… le ciel était bleu. Bleu propre. Bleu comme l’intérieur d’un rêve qu’on oublie au réveil. Les enfants levaient les yeux et pointaient les nuages. Ils y voyaient des formes. Des animaux. Des visages. Les hommes marchaient droits. La tête levée.
Il marqua une pause. Le feu s’agita.
— Ça, c’était avant la Chute.
Quelqu’un dans l’assistance bougea. Personne ne parla.
— Tout a commencé avec un homme.
Le conteur laissa ces mots flotter un moment dans la fumée avant de continuer.
— Pas un roi. Pas un guerrier né sous une étoile double. Un homme. Simple. Qui avait faim.
Il ramassa une braise du bout du doigt, geste impossible, mais personne ne posa de question, et la regarda rougeoyer.
— Son nom était Sen-Kema.
Un murmure courut dans le cercle. Le nom était connu. Le nom était vieux.
— On dit qu’il fut né dans le silence. Que ses premiers cris ne vinrent jamais, comme si la vie elle-même hésitait à l’accueillir. Qu’enfant, il regardait les montagnes interdites avec des yeux qui ne posaient pas de questions, parce qu’il connaissait déjà les réponses. Et qu’un jour, il se leva, et grimpa.
Le conteur mima l’ascension de ses doigts sur sa cuisse.
— Il n’avait ni lame, ni armure, ni compagnon. Juste une volonté. Une faim. La faim de comprendre pourquoi les dieux possédaient ce qu’ils possédaient, et pourquoi les hommes devaient mendier leur pitié en échange.
— Il atteignit le Jardin Céleste. Il brisa la Garde Divine, non pas avec la force, mais parce que la Garde n’avait jamais imaginé qu’un homme oserait simplement… venir. Sans invitation. Sans prière. Sans honte.
— Et il prit le fruit.
Le conteur ferma les yeux un instant.
— Le fruit du Savoir. Du Pouvoir. Du Destin. Il le croqua. Et la lumière du monde… chancela. Comme une torche qu’on agite trop fort.
— Le jugement des dieux fut rapide.
Sa voix se fit plus basse. Quelqu’un ajouta une branche au feu. Les flammes s’élevèrent.
— Ils brisèrent son corps. Le jetèrent au fond des enfers, là où les cris sont avalés par le magma avant même de sortir de la gorge. Là où le feu ne brûle pas, il mange. Lentement. Pour toujours.
— Mais Sen-Kema ne mourut pas.
Il laissa le silence travailler.
— Il changea.
— Sous la torture, il médita. Sous la haine des dieux, il forgea quelque chose de plus dur que la haine. Et quand les portes des enfers cédèrent sous son poids, parce qu’aucune porte n’avait été conçue pour retenir quelqu’un qui ne voulait pas s’échapper, mais conquérir, ce n’était plus un homme qui sortit. C’était un fléau. Une colère vieille de mille ans. Une promesse.
— Il revint.
— Et il déclara la guerre aux cieux.
Le conteur ouvrit les yeux.
— Vous avez entendu parler des guerres des hommes. Vous connaissez les batailles, les sièges, le sang dans la boue. Mais la guerre de Sen-Kema… imaginez que quelqu’un décide de renverser le soleil. Et qu’il y arrive presque. Un enfant dans le cercle laissa échapper un souffle. Sa mère lui posa la main sur la nuque sans le regarder.
— Les dieux tombèrent. Les temples qui avaient été leurs maisons sur terre s’effondrèrent. Le Paradis éclata comme une calebasse qu’on jette sur la pierre, et ses morceaux tombèrent dans le monde des hommes.
— Ceux qui survécurent parmi les dieux se cachèrent. Ils lièrent leurs essences à des lignées humaines, enfouirent leur puissance dans du sang mortel, espérant traverser les siècles sans être trouvés. Dès lors naquirent les hôtes sacrés, des humains porteurs d’une étincelle divine. Certains le savaient. D’autres non. Certains en firent une bénédiction. D’autres, une malédiction.
Il secoua lentement la tête.
— Et le Dôme apparut.
— Le Dôme.
Le mot tomba différemment. Plus lourd.
— Vous le sentez sans le voir. Comme un ciel trop bas. Comme l’air avant l’orage qui ne vient jamais. Il est là depuis la Chute, trois mille ans qu’il pèse sur chaque âme qui naît sous lui. Une barrière. Une prison. Ou peut-être un bandage sur une plaie que personne n’ose regarder en face.
— C’est lui qui a changé la couleur du ciel. Ce rouille que vous connaissez depuis l’enfance, cette lumière qui ne chauffe plus vraiment, c’est le Dôme qui filtre tout. La lumière. L’air. Peut-être même les prières.
— Et c’est lui qui a ouvert la porte aux démons. Parce qu’une barrière, ça retient dans les deux sens.
Le conteur changea de position. Il prit son temps. Il regardait le feu comme s’il y lisait des choses que les autres ne pouvaient pas voir.
— Quand le Paradis tomba en morceaux dans les plaines du monde, la terre se déchira avec lui. Les océans se retirèrent. Les montagnes poussèrent comme des lames sorties d’un fourreau. Les forêts devinrent hostiles. Et le monde fut divisé en cinq grandes zones.
— Cinq zones. Cinq cicatrices.
Il leva une main, doigts écartés.
— À l’ouest : Zougrana.
Il ferma le pouce.
— Le royaume des dieux déchus et des hommes élus. Le ciel y est le plus clair, artificiel, disent certains. Ses temples sont faits d’or pâle et de pierre blanche, si hauts qu’on s’y croit béni rien qu’en levant les yeux. Les nobles vivent dans les hauteurs. Le peuple, dans les rues basses où la lumière n’arrive jamais tout à fait.
— C’est là que siège l’Église Nouvelle. Celle qui contrôle les rites, les bénédictions, et les vérités qu’on n’a pas le droit de répéter. On y croit à l’ordre. On y croit à la justice. Et dans les caves, la nuit, on y tue le silence. Il baissa la voix, presque pour lui-même :
— Zougrana est belle comme un mensonge qu’on a pris le temps de bien habiller.
— Au nord : Tenbaya.
Un index.
— Là où la lumière faiblissait et où le froid éternel règne sur tout. Des terres de glaces sans fin, des cimes hurlantes, des plaines de givre où rien ne pousse sauf le silence. On dit qu’il y vit des êtres immortels, exilés volontaires ou survivants d’un âge disparu. Leur passage laisse le vent muet et la neige figée. Personne n’entre à Tenbaya par hasard. Et ceux qui s’y aventurent reviennent rarement… et changés, quand ils reviennent.
— Tenbaya n’a pas de gardiens. Tenbaya est son propre gardien.
— Au sud : Légbané.
Le majeur.
— La chaleur y est suffocante. Mais ce ne sont pas les flammes qui tuent, c’est la vie elle-même. Légbané n’est pas une forêt : c’est un monstre vivant. Les arbres y bougent. Les racines piègent les âmes. La faune ne répond à aucune logique connue. Un roi cruel y règne, que nul ne nomme à voix haute. Il ne s’agenouille devant personne, pas même devant les vestiges des dieux. Son peuple est libre, mais au prix du sang. Il sourit légèrement.
— Ici, la nature n’est pas mère. Elle est maîtresse. Impitoyable.
— À l’est : Sah Tenga.
L’annulaire.
— Une mer de dunes mouvantes, d’or brûlé à l’horizon, de ruines oubliées. Le vent y parle, il crie les noms des rois maudits, érode les statues tombées, protège des temples disparus où reposent des vérités trop anciennes pour l’esprit humain. C’est une terre d’exilés, de fugitifs, de pèlerins qui cherchent la mort plus que la vie. Le sable y cache plus de cadavres que de graines.
— On murmure qu’un œil colossal est enfoui sous la plus grande dune. Le vestige d’un dieu que même Sen-Kema n’a pas réussi à tuer.
— Dans Sah Tenga, chaque pas est un pacte. Chaque souffle, un dernier mot.
— Et au centre.
L’auriculaire. Le conteur regarda ce dernier doigt avec quelque chose qui ressemblait à de l’affection.
— Yirga.
Le nom tomba différemment encore. Comme si les braises le reconnaissaient.
— Appelée aussi la Terre des Exilés. Elle borde toutes les autres. Elle est le dernier refuge, le dernier espoir. La zone-frontière que tout le monde traverse mais où personne ne voulait rester, jusqu’à ce qu’un homme décide d’en faire quelque chose.
— Yirga est divisée. Wêndzanga, la haute-ville, baigne encore dans une lumière qui ressemble à de l’espoir. Koudpoka, la basse-ville, grouille de tout ce que la haute-ville préfère ne pas voir. Et au centre, Arzaana. Les Ruines du Paradis. Cachées par une forêt qui rejette tout intrus. On y entre comme on entre dans une tombe.
— Yirga est un battement de cœur. Un équilibre fragile. Un abîme suspendu entre des pôles qui veulent se déchirer. Il referma le poing.
— Voilà le monde. Voilà ce que la Chute a fait de lui. En trois mille ans, les hommes ont appris à y vivre, comme on apprend à respirer dans une pièce où l’air est vicié. On s’y habitue. On oublie ce qu’était l’air propre.
— Mais l’oubli n’est pas la paix.
Il regarda le feu une dernière fois, et sa voix descendit jusqu’à n’être plus qu’un murmure que les flammes semblaient amplifier :
— Quelque part sous les ruines, Sen-Kema réveille ses armées.
— Et cette nuit… cette nuit même, trois enfants naissent dans ce monde brisé.
Le feu crépita.
Personne ne parla.
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