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Cendre Jumelles Ch.1 — Chapitre 1 : Tadjoa SININI
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Chapitre 1
Chapitre 1 : Tadjoa SININI
5783 mots ~29 min 17 vues 07 Apr 2026

Tadjoa Sinini se réveille chaque nuit en sueur, hanté par des flammes qui dansent dans ses cauchemars... mais cette fois, il sait que ce ne sont plus des rêves.

Les flammes léchaient le plafond de chaume, transformant la nuit en enfer orangé. Deux enfants couraient dans les couloirs enfumés, leurs pieds nus claquant sur le sol de terre battue. L'un d'eux, frêle et haletant, s'effondrait contre un mur.
« Khalanfe ! » criait-il d'une voix rauque. « Je... je n'y arrive plus ! »
Son frère jumeau se retournait, les yeux brillants de détermination et de terreur. « Accroche-toi, Tadjoa ! Je ne te laisserai pas ! »
Les images défilaient comme un film accéléré, déchirant le voile du temps. La vieille femme aux yeux de braise, ses mains noueuses traçant des signes dans l'air. Le pacte. Les mots maudits prononcés dans l'ignorance. Puis la colère... cette CHOSE de feu et de haine qui réclamait son dû.
Flash. Khalanfe qui suppliait face à l'ombre brûlante. « Prends-moi ! Laisse-le vivre ! »
Flash. Les corps calcinés dans la cour, servantes et cousins transformés en cendres humaines.
Flash. Sa mère, brûlée de la tête aux pieds, gémissant dans un lit d'hôpital.
Flash. Un homme en soutane qui le portait, ses larmes salées gouttant sur son front d'enfant.
Puis soudain, le décor changeait. Un village. Des corps découverts au petit matin, vidés de leur essence. Un homme qui lui ressemblait, mais plus âgé, plus las, qui enquêtait avec un compagnon aux yeux pétillants.
« Fais attention ! » hurla-t-il dans le rêve, mais sa voix ne portait pas.
Il voyait tout. Le sourire qui se figeait. Les décombres d'une ancienne maison. Des griffes qui jaillissaient de l'ombre. Un jeu macabre. Des morceaux de chair posés comme des indices sanglants.
« Il savait tout, maintenant toi aussi tu sauras », ricana une voix qui n'était plus humaine.
La scène finale explosait dans sa tête comme une bombe. Quelqu'un qu'il chérissait, attaché, conscient, les yeux fous de terreur. La créature qui savourait chaque cri, chaque supplication. Et lui qui regardait impuissant, les poings serrés, le cœur déchiré.
« Pourquoi tu ne peux pas le sauver ? » lui demandait une voix douce. Khalanfe. Cette présence qui flottait à ses côtés comme une ombre bienveillante.
« Parce que c'est déjà arrivé ! » sanglotait-il. « Tout ça est déjà arrivé ! Combien de fois encore ? »
La chose de feu levait ses yeux de braise vers lui. « Jusqu'à ce que tu acceptes ton destin, petit mortel. Ton âme m'appartient. Elle m'a toujours appartenu. »
L'affrontement. L'union des âmes jumelles. Le combat qui se soldait toujours par le même échec. Les flammes qui les consumaient. Et cette phrase terrible qui résonnait dans les ténèbres :
« Recommence. Recommence encore. Jusqu'à la fin des temps. »
Et tout revenait au début. La chambre. Les draps trempés de sueur. Le réveil brutal.

Tadjoa se dressa d'un bond dans son lit, le souffle court, le cœur battant la chamade. Une chaleur insoutenable irradiait de sa peau, comme s'il venait de sortir d'un brasier. Ses mains tremblaient violemment tandis qu'il portait les paumes à ses tempes brûlantes, essayant de chasser les images qui continuaient de danser derrière ses paupières.
L'air de la chambre scintillait étrangement, des volutes grises semblant s'élever de son corps en sueur. Il cligna des yeux, secoua la tête. Des hallucinations. Ce ne pouvait être que des hallucinations.
Six heures du matin. Ouagadougou dormait encore sous la brume matinale, mais lui était déjà en nage, le tee-shirt collé au torse par une sueur qui sentait... la fumée ? Non, impossible. La peur et l'angoisse, plutôt.
Ce cauchemar... Il était différent des autres. Plus réel. Plus précis. Comme s'il avait vécu chacune de ces scènes, ressenti chaque douleur, chaque désespoir. Le visage de cet homme aux yeux pétillants était si net dans sa mémoire qu'il aurait pu le dessiner dans les moindres détails. Et cette voix, cette voix qui l'appelait "frère"...
Khalanfe.
Le nom avait jailli de nulle part, s'imposant à son esprit avec une évidence troublante. Pourtant, il ne connaissait personne de ce nom. Sa mémoire s'arrêtait net à treize ans, comme si quelqu'un avait arraché les pages d'un livre. Avant cela, le néant. L'orphelinat. Le père Augustin qui l'avait élevé. Et ce vide béant qui le rongeait depuis toujours, cette impression qu'une moitié de lui-même avait été arrachée.
Il passa une main tremblante sur son visage et sursauta. Sa peau était brûlante, presque douloureuse au toucher. Dans le miroir de l'armoire, son reflet lui renvoya une image troublante : ses yeux étaient injectés de sang, et pendant un instant fugace, il crut voir une seconde silhouette se dessiner derrière lui dans la glace.
Il détourna le regard et balaya sa chambre des yeux, cherchant un ancrage dans le réel. L'appartement lui renvoya son reflet intérieur : triste, morne, abandonné. Des assiettes sales s'empilaient dans l'évier depuis trois jours, côtoyant des verres tachés et des couverts oubliés. Sur la table basse, des barquettes de riz gras figé dans leur sauce refroidie voisinaient avec des sachets de café soluble éventrés.
Dans un coin, trois cartons marqués "Déménagement" n'avaient toujours pas été déballés après six mois. À quoi bon ? Il n'avait rien d'important à déballer, aucun souvenir précieux à exposer. Sa vie tenait dans quelques vêtements, une télé qui ne captait que les chaînes locales, et ce lit défoncé où il passait ses nuits à fuir ses cauchemars.
Un vrai nid de célibataire. Pathétique.
Tadjoa s'assit au bord du matelas, la tête entre les mains, essayant de donner un sens à ce qu'il venait de vivre. Ces images si nettes, si réelles... Ce devait être le stress. Oui, forcément le stress. Aujourd'hui n'était pas un jour comme les autres.
Aujourd'hui, il comparaissait devant le tribunal correctionnel.
Pas comme témoin. Comme prévenu.
Il y a une semaine, une enquête de routine sur un réseau de trafiquants s'était transformée en bain de sang. Une descente qui avait mal tourné, des armes sorties trop vite, des coups de feu échangés dans une cour poussiéreuse de Cissin. Quand la fumée s'était dissipée, trois hommes gisaient dans leur sang. Trois pères de famille, selon leurs proches. Trois dealers armés jusqu'aux dents, selon le rapport officiel.
La différence de perception avait suffi à déclencher un tollé. Les familles réclamaient justice, parlaient d'exécution sommaire, de bavure policière. Elles avaient porté plainte, mobilisé les médias, organisé des manifestations devant le commissariat central. "Tadjoa l'assassin !" scandaient les pancartes.
Le pire, c'est qu'il ne se souvenait pas clairement de ce qui s'était passé. Tout était flou après le premier coup de feu. Comme si son esprit avait préféré effacer ces instants de violence pure. Encore cette maudite mémoire qui le trahissait aux moments cruciaux.
C'était Saaga qui avait tout pris en main. Saaga qui avait témoigné pour lui. Saaga qui, utilisant sa double casquette d'avocat et de policier, avait saisi l'affaire pour le défendre. Son meilleur ami. Le seul qui le poussait encore à vivre, à sortir de cette torpeur qui l'engloutissait jour après jour.
Trois coups secs à la porte interrompirent ses pensées moroses.
"Tadjoa ! Allez, bouge-toi ! On va être en retard !"
La voix de Saaga, teintée d'une nervosité inhabituelle. Tadjoa enfila rapidement sa chemise la moins froissée et ouvrit la porte. Son ami se tenait sur le seuil, impeccable dans son costume trois-pièces noir, une mallette en cuir à la main. Mais ses yeux trahissaient une nuit blanche, et ses doigts pianotaient nerveusement sur la poignée de sa mallette.
"Salut, vieux. Tu as une mine affreuse," dit Saaga en le détaillant de haut en bas.
"Merci, toi aussi tu es en beauté," marmonna Tadjoa en attrapant sa veste. "Tu as dormi ?"
"Comme un bébé. Enfin, un bébé qui aurait révisé son code pénal toute la nuit." Saaga tenta de plaisanter, mais son rire sonnait creux. Il posa une main ferme sur l'épaule de Tadjoa. "Écoute-moi bien. Tu me laisses parler là-bas, d'accord ? Ne réponds qu'aux questions qu'on te pose directement. Pas d'improvisation. Pas d'émotions. Tu me fais confiance ?"
Tadjoa hocha la tête. Comment ne pas faire confiance à Saaga ? Depuis qu'ils s'étaient rencontrés il y a trois ans au commissariat, l'homme n'avait cessé de veiller sur lui comme un grand frère. Saaga avait repris ses études de droit en parallèle de son travail de policier, motivé par les injustices qu'il voyait au quotidien. "Pour protéger ceux qui n'ont personne," disait-il toujours.
Ils descendirent les escaliers en silence, leurs pas résonnant dans la cage d'escalier décrépite. Dehors, la vieille Peugeot de Saaga les attendait, moteur déjà en marche. L'air matinal était frais, mais Tadjoa sentait encore cette chaleur anormale pulser sous sa peau.
"Tu trembles," remarqua Saaga en démarrant. "C'est les cauchemars encore ?"
"Ouais. Le pire que j'aie jamais eu."
Saaga lui jeta un regard inquiet. "Tu devrais vraiment consulter, vieux. Je sais que tu détestes les psys, mais là..."
"J'ai consulté. Tu sais ce que ça m'a apporté ? Un rapport qui va être utilisé contre moi aujourd'hui. 'Stress chronique, au bord de la crise de nerfs, insomnies sévères.' Ils vont me dépeindre comme un fou dangereux avec une arme."
"Je ne les laisserai pas faire." La voix de Saaga était dure comme de l'acier. "Tu m'entends ? Je ne les laisserai pas te salir. Tu es le meilleur flic que je connaisse, Tadjoa. Le plus intègre. Le plus humain."
Le trajet vers le palais de justice se déroula dans une atmosphère lourde. Saaga parlait pour combler le silence, répétant sa stratégie de défense, évoquant les jurisprudences, les articles du code pénal. Tadjoa acquiesçait distraitement, l'esprit encore hanté par les images de son cauchemar matinal. Ce visage aux yeux pétillants qui se figeait dans la terreur... Pourquoi cette image lui semblait-elle si familière ?
"Tu m'écoutes ?" La voix de Saaga le ramena au présent.
"Pardon. J'étais ailleurs."
"Je te demandais si tu te souviens de combien de coups de feu tu as tirés."
"Je... je ne sais pas. Deux ? Trois ? Tout s'est passé tellement vite."
Saaga serra le volant plus fort. "Tu en as tiré deux. Le premier dans la jambe de Konaté, le second dans l'épaule de Zongo. C'est Ouédraogo qui a tiré la rafale mortelle. Tu m'entends bien ? Tu n'as tué personne. Tes tirs étaient défensifs et non létaux."
"Mais Ouédraogo est mort deux jours après. Qui va témoigner de ça ?"
"Moi." Saaga tourna la tête vers lui, et Tadjoa vit une détermination farouche dans son regard. "J'y étais. J'ai tout vu. Et je témoignerai sous serment."
Quelque chose dans sa voix mit Tadjoa mal à l'aise. "Saaga... tu étais avec l'équipe d'appui. Tu es arrivé après."
"Le tribunal n'a pas besoin de savoir ça." Son ami lui adressa un sourire amer. "Tu crois que je vais laisser mon meilleur ami aller en prison pour avoir fait son boulot ? Tu crois que je vais laisser ces charognards te bouffer vivant ?"
"Tu vas te parjurer pour moi ?"
"Sans la moindre hésitation."
Le cœur de Tadjoa se serra. "Saaga, non. Si on découvre que tu mens..."
"On ne découvrira rien. J'ai peaufiné mon témoignage toute la nuit. Les rapports balistiques sont flous, les témoins civils étaient terrifiés et leurs déclarations contradictoires. Il n'y a aucune certitude absolue sur qui a tiré quoi. Je me glisse dans cette zone grise, et je t'en sors."
"Pourquoi tu fais ça pour moi ?"
Saaga ralentit à un feu rouge et se tourna entièrement vers lui. Ses yeux brillaient d'une émotion que Tadjoa ne sut identifier. "Parce que tu es mon frère, Tadjoa. Pas de sang, mais de cœur. Parce que le jour où je suis arrivé au commissariat en ex-taulard, diplôme tout frais et casier judiciaire bien rempli, tout le monde me regardait comme une merde. Tout le monde sauf toi. Tu m'as tendu la main. Tu m'as fait confiance. Tu m'as traité comme un homme, pas comme un numéro d'écrou."
Le feu passa au vert. Saaga reporta son attention sur la route, mais sa voix tremblait légèrement. "Alors oui, je vais mentir sous serment. Je vais risquer ma carrière, mon diplôme, ma liberté peut-être. Parce que c'est ce que font les frères. Ils se protègent."
Tadjoa sentit sa gorge se serrer. Il voulut dire quelque chose, n'importe quoi, mais les mots refusaient de sortir. À la place, il posa simplement sa main sur l'épaule de Saaga et serra fort.
Ils aperçurent la foule avant même de voir le bâtiment. Une centaine de personnes massées devant les marches du palais, certaines brandissant des pancartes, d'autres scandant des slogans. Des journalistes circulaient avec leurs caméras, à l'affût du moindre incident. Des vendeurs ambulants profitaient même de l'attroupement pour vendre des sachets d'eau fraîche et des beignets.
"Putain de cirque," siffla Saaga entre ses dents en se garant à deux blocs de là. Il attrapa sa mallette et se tourna vers Tadjoa. "Prêt ?"
"Non."
"Moi non plus. Allons-y quand même."
Ils approchèrent à pied, Saaga marchant légèrement devant, sa mallette brandie comme un bouclier. Dès qu'ils furent reconnus, les cris s'intensifièrent.
"Assassin ! Assassin !" "Justice pour nos frères !" "Tadjoa le boucher !" "Rendez-nous nos pères !"
Une femme en boubou traditionnel, le visage ravagé par le chagrin, se détacha du groupe. Ses yeux étaient rouges, gonflés par des nuits de larmes. Elle se planta devant Tadjoa et le fixa avec une haine pure.
"Mon mari," cracha-t-elle d'une voix brisée. "Mon mari qui nourrissait quatre enfants. Tu l'as tué comme un chien."
Puis elle cracha au visage de Tadjoa. La salive tiède coula sur sa joue, mélangée à quelque chose de plus épais. Du sang. Elle avait dû se mordre la langue pour y mêler son sang. Une malédiction traditionnelle.
La foule rugit son approbation.
Tadjoa ne broncha pas. Il maintint le regard de la femme, laissant le crachat souiller son visage. Il y lut une douleur si profonde, si abyssale, qu'elle lui coupa le souffle. Cette femme venait de perdre l'homme de sa vie. Peu importait que son mari ait été un criminel. Pour elle, c'était juste l'homme qui la faisait rire, qui berçait leurs enfants, qui murmurait son nom dans le noir.
"Enfoirée ! Je vais lui montrer, moi !" gronda Saaga en retroussant ses manches, sa mallette tombant au sol avec fracas.
Tadjoa lui saisit le bras fermement, ses doigts s'enfonçant dans la chair. "Non. Laisse tomber."
"Mais tu as vu ce qu'elle t'a fait ? Tu vas laisser passer ça ?" La voix de Saaga tremblait de rage contenue.
"Oui." Tadjoa sortit son mouchoir et essuya lentement le crachat mêlé de sang. Il le fit sans haine, presque avec douceur. Puis il s'inclina légèrement devant la femme. "Je suis désolé pour votre perte, madame."
Les mots tombèrent dans le silence stupéfait qui avait suivi son geste. La femme le regardait, bouche bée, ne sachant comment réagir à cette empathie inattendue. Quelques personnes dans la foule baissèrent leurs pancartes, mal à l'aise.
"Tu es désolé ?" répéta-t-elle, incrédule. "Tu OSES dire que tu es désolé ?"
"Je suis désolé que vous souffriez. Je sais ce que c'est de perdre quelqu'un." Tadjoa toucha sa poitrine, là où le vide béant ne cessait de le ronger. "Ce trou dans le cœur qui ne se referme jamais. Je le porte tous les jours."
La femme vacilla, déstabilisée. Puis la colère reprit le dessus et elle le frappa. Une gifle violente qui fit claquer sa tête sur le côté. Cette fois, Saaga dut être retenu par trois gendarmes pour ne pas se jeter sur elle.
"Viens, Tadjoa," dit doucement l'un des gendarmes en le guidant vers l'entrée. "Viens, ce n'est pas bon pour toi de rester là."
Ils gravirent les marches sous les huées et les insultes, escortés par les forces de l'ordre qui tentaient de maintenir un corridor de sécurité. Des projectiles volaient – des fruits pourris, des cailloux, un sac plastique rempli d'urine qui explosa sur les marches. Dans le hall du palais, le silence qui succéda au vacarme extérieur leur parut assourdissant.
Saaga tremblait encore de rage. "Comment tu peux être aussi... calme ? Aussi résigné ?"
"Je ne suis pas résigné. Je suis juste fatigué, Saaga. Fatigué de la violence. Fatigué de la haine." Tadjoa s'assit sur un banc, la tête entre les mains. "Toute ma vie, j'ai l'impression de fuir quelque chose. Ou de me battre contre quelque chose que je ne vois pas. Je ne sais plus."
Saaga s'assit à côté de lui et passa un bras autour de ses épaules. "On va te sortir de là. Je te le promets."
L'audience débuta dans une salle comble. Les familles des victimes occupaient tout un côté, vêtues de noir, certaines portant des photos de leurs morts. Le procureur, Maître Compaoré, un homme sec aux lunettes cerclées, présenta les faits avec une précision chirurgicale.
"Messieurs les juges, nous sommes ici face à un cas qui dépasse la simple légitime défense. Trois hommes sont morts ce jour-là. Trois pères de famille. Oui, ils avaient des antécédents. Oui, des armes ont été retrouvées sur place. Mais la question demeure : était-il nécessaire de tirer pour tuer ?"
Il fit une pause dramatique, laissant ses mots peser dans la salle.
"L'inspecteur Sinini a tiré six coups de feu. SIX. Alors que les premiers tirs avaient déjà neutralisé les suspects. N'est-ce pas là l'œuvre d'un homme au bord de la rupture ? D'un homme que son propre rapport psychiatrique décrit comme 'stressé chronique', 'au bord de la crise de nerfs', sujet à des 'insomnies sévères dues à des cauchemars récurrents' ?"
Il brandit le rapport médical comme une arme. "Est-ce là le profil d'un homme stable, apte à porter une arme ? À prendre des décisions de vie ou de mort ?"
Tadjoa sentit tous les regards se braquer sur lui. Dans la salle, des murmures s'élevèrent. Il entendit quelqu'un chuchoter "fou dangereux". Sa main se crispa sur l'accoudoir.
Saaga se leva, majestueux dans son costume noir. Quand il prit la parole, sa voix emplit la salle d'une autorité naturelle.
"Maître Compaoré peint un tableau bien sombre. Permettez-moi de rétablir quelques vérités." Il ouvrit sa mallette et en sortit une liasse de documents. "Inspecteur Tadjoa Sinini. Promu à ce grade en seulement quatre ans de service. Un record dans l'histoire de notre commissariat. Pourquoi ? Parce qu'il est bon. Parce qu'il est méticuleux. Parce qu'il se soucie des victimes, pas juste des statistiques."
Il se tourna vers les familles. "Vous pensez qu'il a tué vos proches de sang-froid ? Laissez-moi vous raconter ce qui s'est réellement passé ce jour-là. Parce que j'y étais."
Le mensonge sortit avec une fluidité déconcertante. Tadjoa sentit son estomac se nouer.
"L'inspecteur Sinini et moi faisions partie de l'équipe d'intervention. Nous avions des informations selon lesquelles un réseau de trafiquants opérait depuis cette cour. Quand nous sommes arrivés, nous nous sommes identifiés. Clairement. Fort. 'Police nationale, ne bougez pas !'"
Saaga marchait maintenant devant les juges, ses gestes amples et assurés. "Savez-vous ce qui s'est passé ensuite ? Les suspects ont ouvert le feu. Sans sommation. Sans hésitation. Une rafale d'AK-47 qui a failli nous tuer tous."
Il marqua une pause, laissant l'information s'installer. "L'inspecteur Sinini a réagi comme il a été formé. Il a riposté. MAIS – et c'est crucial – il a visé les jambes et les épaules. Des tirs de neutralisation, pas des tirs létaux. J'ai vu chacun de ses tirs. Deux dans la jambe de Konaté, qui menaçait mon collègue Ouédraogo. Un dans l'épaule de Zongo."
"Et les trois morts ?" interrompit le procureur.
"C'est Ouédraogo qui a paniqué et tiré la rafale létale. Ouédraogo qui, malheureusement, est décédé deux jours plus tard d'un infarctus. Pratique pour votre thèse, n'est-ce pas, Maître ? Accuser un mort et un homme qui ne peut pas se défendre parce qu'il ne se souvient pas."
Le procureur bondit. "Objection ! L'avocat manipule les faits ! Aucun rapport ne confirme sa présence sur place !"
"Aucun rapport ne l'infirme non plus !" rétorqua Saaga. "Les rapports balistiques sont flous. Les témoins civils étaient terrifiés et leurs déclarations contradictoires. Dans ce brouillard factuel, je vous apporte ma version. Sous serment."
Le juge principal se pencha en avant. "Maître Ouédraogo, êtes-vous conscient de la gravité d'un faux témoignage ?"
Saaga le regarda droit dans les yeux sans ciller. "Parfaitement, Votre Honneur. Et je maintiens chaque mot."
Tadjoa voulait se lever, crier à Saaga d'arrêter, qu'il n'avait pas besoin de se sacrifier ainsi. Mais son ami lui lança un regard d'avertissement. Fais-moi confiance.
Le procureur changea de tactique. "Bien. Parlons alors de vous, Maître Ouédraogo. Vous vous présentez comme un modèle d'intégrité, mais rappelons au tribunal que vous avez vous-même un casier judiciaire. Condamné pour homicide volontaire il y a huit ans."
Un murmure parcourut la salle. Saaga serra les mâchoires, mais ne se démonta pas.
"En effet. J'avais 22 ans. J'étais jeune, impulsif, et j'ai fait une connerie monumentale." Sa voix se durcit. "J'ai tué un homme lors d'une bagarre. Un accident, mais ma responsabilité était engagée. J'ai plaidé coupable. J'ai fait mes quatre ans de prison. QUATRE ANS où j'ai purgé chaque jour de ma peine, où j'ai réfléchi à l'homme que je voulais devenir."
Il pointa un doigt accusateur vers le procureur. "Alors OUI, j'ai un passé. Mais j'ai payé ma dette à la société. J'ai repris mes études en prison. J'ai passé mon diplôme d'avocat. Je suis devenu policier pour racheter mes fautes. Et maintenant, on vient me faire chier avec des histoires du passé ?"
"Maître Ouédraogo, contrôlez votre langage !" ordonna le juge.
"Mes excuses, Votre Honneur." Saaga reprit contenance, mais ses yeux lançaient des éclairs. "Ce que j'essaie de dire, c'est que tout le monde mérite une seconde chance. Je l'ai eue. Et maintenant, j'utilise cette chance pour défendre un homme qui, lui, n'a jamais failli."
Il se tourna vers Tadjoa. "Mon client souffre de cauchemars, c'est vrai. Savez-vous pourquoi ? Parce qu'il a une conscience. Parce que chaque fois qu'il voit un mort, même un criminel, il se demande si on aurait pu faire autrement. Parce qu'il porte le poids de chaque vie qu'il croise, comme un fardeau personnel."
Sa voix se brisa légèrement. "Et vous voulez le condamner pour ça ? Pour avoir trop d'humanité dans un métier qui en manque cruellement ?"
Le silence dans la salle était total. Même les familles des victimes semblaient ébranlées. Saaga retourna à sa place, épuisé, et s'assit lourdement.
Les débats continuèrent pendant deux heures encore. Expertises balistiques contradictoires, témoignages de collègues, reconstitutions. Le procureur tenta de démonter le témoignage de Saaga, mais celui-ci tint bon, répondant à chaque question avec une assurance déconcertante.
Finalement, après une délibération qui sembla durer une éternité, le tribunal revint avec son verdict. Le juge principal ajusta ses lunettes et lut d'une voix monocorde :
"Considérant les circonstances de l'intervention, la dangerosité avérée des suspects, les témoignages concordants sur l'ouverture du feu par les victimes... Considérant également le témoignage sous serment de Maître Ouédraogo, officier de police présent sur les lieux... Considérant l'absence de préméditation et le caractère de légitime défense... Le tribunal déclare le prévenu Sinini non coupable de toutes les charges retenues contre lui."
Un coup de marteau scella le verdict.
Le soulagement qui envahit Tadjoa fut si intense qu'il faillit s'effondrer. Ses jambes tremblaient. Saaga le rattrapa, le serra dans ses bras avec une force qui lui coupa le souffle.
"On l'a fait," murmura Saaga à son oreille. "On l'a fait, mon frère."
Mais leur joie fut de courte durée. En sortant du palais, évitant tant bien que mal la foule toujours hostile, le téléphone de Tadjoa vibra. Numéro du commissariat central. Il échangea un regard inquiet avec Saaga avant de décrocher.
"Sinini."
"Inspecteur ? Commissaire Traoré à l'appareil." La voix était sèche, autoritaire. "Vous pouvez venir me voir dans mon bureau ? Vous et Ouédraogo. Immédiatement."
"Commissaire, on vient juste de sortir du tribunal, on pensait..."
"Immédiatement, j'ai dit. Ce n'est pas une suggestion."
La communication fut coupée avant qu'il puisse répondre. Tadjoa resta figé, le téléphone collé à l'oreille, sentant le poids de ce silence brutal.
"C'était qui ?" demanda Saaga en déverrouillant la voiture.
"Le patron. Il veut nous voir. Tout de suite."
"Merde." Saaga frappa le volant du plat de la main. "Après ce qu'on vient de traverser ? Il pourrait au moins nous laisser souffler une heure, non ?"
Ils remontèrent en voiture, l'euphorie de l'acquittement déjà évaporée, remplacée par une appréhension sourde. Le trajet vers le commissariat central se fit dans un silence pesant. Tadjoa regardait défiler les rues d'Ouagadougou – les vendeurs ambulants avec leurs pyramides d'oranges, les motos-taxis qui slalomaient entre les voitures, les enfants qui jouaient au foot avec un ballon dégonflé. La vie normale. Une vie qu'il avait l'impression de ne plus appartenir.
"Tu crois qu'on a des ennuis ?" finit-il par demander.
Saaga haussa les épaules, mais ses mains serraient le volant avec une tension qui trahissait son inquiétude. "Avec Traoré, on ne sait jamais. Ce type est une énigme. Commissaire depuis quinze ans, pas une seule bavure, pas un seul scandale. Soit il est parfait, soit il est très fort pour cacher ses saloperies."
"Tu penses qu'il a su ? Pour ton témoignage ?"
"Comment il aurait pu ? Non, c'est autre chose." Saaga se gara sur le parking du commissariat. "Allez, on va voir. Au pire, on nous colle une affectation merdique. Au mieux... je ne sais pas ce qui serait le mieux, en fait."
Le commissariat central de Ouagadougou était un bâtiment colonial délabré, vestige de l'époque française. Ses murs jaune pâle s'écaillaient sous le soleil, et la climatisation fonctionnait un jour sur deux. Ils gravirent les marches usées, saluant machinalement les collègues qu'ils croisaient. Certains leur adressèrent des hochements de tête encourageants, d'autres détournèrent le regard. L'affaire avait divisé même au sein de la police.
La secrétaire du commissaire, Madame Kaboré, une femme imposante qui dirigeait l'administration d'une main de fer, leur fit signe d'entrer sans même lever les yeux de son ordinateur.
"Il vous attend. Et il n'est pas de bonne humeur."
Tadjoa frappa deux coups à la porte du bureau directorial.
"Entrez."
Le bureau du commissaire Traoré était spartiate. Pas de photos de famille, pas de diplômes encadrés, juste un bureau en bois massif, deux chaises inconfortables, et une carte du Burkina Faso épinglée au mur avec des punaises rouges marquant les zones à haut taux de criminalité. L'homme lui-même était à l'image de son bureau : sobre, efficace, intimidant. La cinquantaine, le crâne rasé, une cicatrice qui barrait sa tempe gauche, souvenir d'une intervention qui avait mal tourné dans les années 90.
Il ne leva pas les yeux quand ils entrèrent, continuant de parcourir un dossier étalé devant lui. Le silence s'étira, lourd, calculé. Une technique d'intimidation classique que Tadjoa avait vue utilisée des centaines de fois en interrogatoire.
"Asseyez-vous," finit-il par dire sans relever la tête.
Ils s'exécutèrent. Saaga croisa les bras, prenant une posture défensive. Tadjoa garda les mains sur ses genoux, immobile.
Traoré referma le dossier avec une lenteur délibérée et posa enfin son regard sur eux. Ses yeux étaient noirs, impénétrables, comme deux puits sans fond.
"Félicitations pour votre acquittement, inspecteur Sinini."
"Merci, commissaire."
"Ne me remerciez pas. Je ne suis pas convaincu que justice ait été rendue aujourd'hui." Il laissa la phrase planer, observant leur réaction. "Mais le tribunal a tranché, et je respecte les décisions de justice. Même quand elles me dérangent."
Saaga se pencha en avant. "Commissaire, avec tout le respect que je vous dois, Tadjoa a été déclaré innocent. Son honneur..."
"Son honneur ?" Traoré lâcha un rire sans joie. "Maître Ouédraogo, depuis quand l'honneur existe-t-il encore dans ce métier ? Nous nageons dans la merde tous les jours. L'honneur est un luxe que nous ne pouvons plus nous permettre."
Il se leva et contourna son bureau pour s'appuyer contre, les bras croisés, dominant les deux hommes assis. "Mais je ne vous ai pas fait venir ici pour philosopher. J'ai un problème. Et vous deux, vous êtes ma solution."
Tadjoa sentit son estomac se nouer. Rien de bon ne sortait jamais d'une phrase commençant comme ça.
"Il y a trois semaines, une série de morts suspectes a commencé dans un village du Nord. Koalga. Vous connaissez ?"
Ils secouèrent la tête.
"Petit village à 150 kilomètres d'ici. Population d'environ mille personnes. Rien de notable, des paysans, quelques commerçants, le quotidien rural classique." Traoré ouvrit un nouveau dossier et en sortit des photos qu'il étala sur le bureau. "Sauf que maintenant, ils ont cinq morts inexpliquées."
Tadjoa attrapa une des photos et sentit sa gorge se serrer. Un corps calciné, méconnaissable, recroquevillé dans une position de défense ultime. La chair avait fondu, les os ressortaient par endroits, noircis. Mais le plus étrange, c'était l'absence totale de traces d'incendie autour du cadavre. L'herbe était verte, intacte.
"Ils ont brûlé... de l'intérieur ?" murmura-t-il.
"C'est ce que pensent les légistes. Température interne estimée à plus de 800 degrés. Mais aucune source de chaleur externe. Pas d'essence, pas de bois, rien." Traoré les regarda tour à tour. "Les villageois parlent d'un kinkirga."
Le mot frappa Tadjoa comme un coup de poing. Kinkirga. Démon de feu. Ce mot qu'il avait entendu dans son cauchemar ce matin même. Impossible. C'était impossible.
"Un quoi ?" demanda Saaga, fronçant les sourcils.
"Un démon de feu, selon les croyances locales. Une entité spirituelle qui dévore les âmes." Traoré attrapa une autre photo montrant un groupe de villageois agenouillés, en prière. "Ils ont fait venir des marabouts, des guérisseurs. Rien n'y fait. Un nouveau corps chaque semaine."
"Et vous voulez qu'on aille là-bas," conclut Saaga.
"Exactement. Une enquête discrète. Pas de médias, pas de rapports officiels pour l'instant. Je veux savoir ce qui se passe réellement. Meurtres en série ? Secte ? Empoisonnement ? Trouvez-moi la vérité."
Tadjoa posa la photo, mais l'image du corps calciné resta imprimée dans sa rétine. Il revit son cauchemar, les flammes, cette CHOSE qui réclamait son dû. Une coïncidence. Ça ne pouvait être qu'une coïncidence.
"Pourquoi nous ?" demanda-t-il d'une voix blanche.
Le sourire de Traoré était dénué de chaleur. "Parce que vous avez besoin de vous faire oublier, inspecteur. Parce que les médias vous ont dans le collimateur. Parce que des familles veulent votre tête. Un petit séjour à la campagne vous fera du bien. Le temps que les choses se tassent ici."
"Vous nous envoyez en exil," résuma Saaga.
"J'appelle ça une opportunité de service. Vous, vous appelez ça comme vous voulez." Traoré retourna derrière son bureau et tendit une enveloppe à Tadjoa. "Ordres de mission, contacts locaux, budget. Vous partez demain matin. Questions ?"
Des milliers. Mais Tadjoa savait qu'aucune ne trouverait de réponse satisfaisante. Il prit l'enveloppe d'une main tremblante.
"Non, commissaire."
"Parfait. Ah, et Ouédraogo ?" Traoré fixa Saaga avec une intensité nouvelle. "J'ai trouvé votre témoignage aujourd'hui très... convaincant. Presque trop. J'espère que vous mesurez les conséquences d'un parjure."
Saaga soutint son regard sans ciller. "Je ne vois pas de quoi vous parlez, commissaire. J'ai dit la vérité sous serment."
"Bien sûr." Un silence lourd s'installa. "Vous êtes libres. Préparez-vous bien. D'après les rapports, ce village n'est pas très accueillant avec les étrangers. Et encore moins avec la police."
Ils sortirent du bureau comme des condamnés sortent de leur cellule, soulagés mais conscients que le pire était peut-être à venir. Dans le couloir, Saaga poussa un long soupir.
"Un village hanté par un démon de feu. Génial. C'était exactement ce dont j'avais besoin après cette journée."
Mais Tadjoa ne l'écoutait pas. Il fixait les photos dans l'enveloppe, ces corps calcinés, et sentait quelque chose remuer dans les profondeurs de sa mémoire fragmentée. Quelque chose d'ancien. Quelque chose de terrifiant.
Kinkirga.
Le nom résonnait dans son crâne comme un avertissement. Ou une promesse.
"Tadjoa ? Ça va, vieux ?" La voix de Saaga le tira de ses pensées.
"Ouais. Ouais, ça va." Mensonge. Rien n'allait. Il sentait encore cette chaleur anormale pulser sous sa peau, comme si le feu de son cauchemar n'avait jamais vraiment quitté son corps. "On rentre. J'ai besoin de préparer mes affaires."
"Tu es sûr que ça va ? Tu es tout pâle."
"Juste fatigué."
Saaga posa une main sur son épaule, inquiet. "Écoute, si tu ne te sens pas prêt pour cette mission, je peux y aller seul. Tu as vécu beaucoup de merdes aujourd'hui, personne ne t'en voudra de..."
"Non." Tadjoa serra l'enveloppe contre sa poitrine. Une certitude étrange l'habitait, aussi inexplicable qu'effrayante. "Je dois y aller. J'ai... j'ai l'impression que je dois y aller."
"Qu'est-ce que tu racontes ?"
"Je ne sais pas." Et c'était la vérité. Il ne savait pas pourquoi le nom de ce village – Koalga – lui semblait familier. Il ne savait pas pourquoi l'idée de s'y rendre le terrifiait et l'attirait à la fois. Il ne savait pas pourquoi, en regardant ces photos de corps calcinés, il avait l'impression de voir son propre avenir.
Ils regagnèrent la voiture dans un silence pesant. Le soleil déclinait sur Ouagadougou, peignant le ciel de nuances orangées et rouges. Des couleurs de feu.
"Demain matin, sept heures," dit Saaga en le déposant devant son immeuble. "Je passe te chercher. On prend ma voiture. Et on s'arrête en route pour acheter des provisions. Apparemment, là-bas, il n'y a rien."
"D'accord."
"Tadjoa ?" Saaga le retint alors qu'il s'apprêtait à sortir. Ses yeux brillaient d'une émotion qu'il tentait de dissimuler. "Merci. Pour aujourd'hui. Pour ne pas m'avoir dénoncé quand j'ai menti."
"Tu as risqué tout pour moi. C'est moi qui te remercie."
"C'est ce que font les frères, non ?" Le sourire de Saaga était doux, presque mélancolique. "On se protège."
Les frères. Le mot résonna étrangement dans l'esprit de Tadjoa. Il revit son cauchemar, cette voix qui l'appelait frère. Ce visage qu'il n'arrivait pas à distinguer clairement mais qui lui semblait aussi familier que le sien propre.
Khalanfe.
"Ouais," murmura-t-il. "C'est ce que font les frères."
Il regagna son appartement d'un pas lourd, l'enveloppe serrée contre lui comme un talisman maudit. À l'intérieur, le désordre habituel l'accueillit – les assiettes sales, les barquettes périmées, les cartons jamais déballés. Sa vie pathétique dans toute sa splendeur.
Il s'effondra sur son lit sans même retirer ses chaussures et ferma les yeux. Mais le sommeil refusait de venir. À la place, des images défilaient derrière ses paupières closes. Le village. Les corps calcinés. Cette CHOSE de feu qui réclamait son dû.
Et par-dessus tout, cette certitude grandissante, cette intuition qui lui tordait les tripes : il ne partait pas vers Koalga par hasard.
Il rentrait chez lui.

Fin de l'œuvre

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Commentaires

1 commentaire
G
geekdrasyll 1 week, 4 days ago
Whaouuuu

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